Axe
3~5 : Histoire
contemporaine (XIXe-XXe siècles)
de la région des Grands
lacs :
Environnements, sociétés,
pouvoirs |
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Responsables : Jean-Pierre
Chrétien et Henri Médard
Participants :
Christine
Deslaurier (IRD), Marcel Kabanda
(Mald), Sandrine Perrot (CEAN),
Daniel Bourmaud (Université de
Pau), Christian Thibon (Université de
Pau), Hubert Cochet (Institut
National Agronomique), Gérard
Prunier (CNRS), Richard Banégas
(Paris I), Mehdi Aïna (doctorant
Paris I), Christine Ferlay (doctorante
Paris I), Claire Médard
(IRD), Valérie Golaz (INED),
Bernard Calas (Bordeaux III),
Sonia Ghezali (maîtrise
Paris I), Cecilia Pennaccini
(Université de Turin),
Léon Saur (doctorant Paris
I), Joseph Gahama, Emile Mworoha,
Alexandre Hatungimana, Julien
Nimubona et Melchior Mukuri (Université du
Burundi), Gamaliel Mbonima (Université nationale
du Rwanda) et doctorants rwandais,
burundais ou congolais, Antoine
Bushayija, Raphaël Nkaka,
Jean-François Munyakayanza,
Yassini Maniraguha, Jean-Marie
Nduwayo, Gaspard Nduwayo, Pie
Ndayishimiye, Aloys Tegera
L’histoire
contemporaine de la région
des Grands Lacs ne peut échapper
aux hécatombes de la deuxième
moitié du XXe siècle,
elle ne peut éluder un
obsédant besoin d’explication
et l’impérieuse
nécessité de lutter
contre les fausses raisons et
les falsifications de l’histoire
contemporaine. La force de l’histoire
est, même si elle ne les
néglige pas, de ne pas
s’arrêter aux événements
immédiats. Ces dernières
années plusieurs membres
de notre équipe (J-P.
Chrétien, G. Prunier,
R. Banegas, M. Kabanda…)
ont suffisamment montré combien
les chercheurs pouvaient assumer
l’actualité (voir
entre autres : Burundi, la fracture
identitaire. Logiques de violence
et certitudes « ethniques » (1933-1996),
Paris, Karthala, 2002, ouvrage
collectif dirigé par J.-P.
Chrétien et M. Mukuri
; Rwanda. Les médias du
génocide, réédition
complétée en collaboration
par J.-P. Chrétien, J.-F
Dupaquier, M. Kabanda et J. Ngarambe,
Paris, Karthala, 2002 ; ouvrage
collectif sur La crise des Grands
lacs codirigé par J.-P.
Chrétien, R. Banegas et
G. Prunier, sous presse en anglais
avec l’appui de l‘United
states institute for peace).
Sur ces questions, voir le thème
sur les crises violentes de l’Afrique
contemporaine présenté par
ailleurs par R. Banegas.
Mais dans cet axe nous nous proposons
surtout de continuer à mettre
dans une perspective historique
ces événements
en remontant aux indépendances, à la
période coloniale et même
au-delà. Cependant nous
refusons une espèce de
téléologie qui
réduirait l’histoire
de l’Afrique de la région
des Grands lacs à une
histoire des origines du génocide
du Rwanda. Il s’agit de
montrer l’histoire de cette
région sans anachronisme
avec sa variété de
possibles. Pour ce faire il faut
savoir s’éloigner
chronologiquement, spatialement
et thématiquement du génocide
pour pouvoir mieux y revenir
au moment opportun. En procédant
de cette manière on trouve
plus d’explications insoupçonnées
que dans une focalisation stricte
sur les dérives sanglantes,
qui obsède actuellement
les opinions publiques, les ONG
humanitaires et les décideurs
politiques.
Nos thèmes se conjuguent
sur une variété de
problèmes. Un certain
nombre de questions anciennes
sont en train d’être
revisitées (histoire du
clientélisme, histoire
de l’esclavage, histoire
de la monarchie sacrée
et de son évolution au
XIXe siècle, les capitales
royales, les réalités
sur le terrain de « l’administration
indirecte » belge ou britannique,
la décolonisation et la
fin des monarchies, les idéologies
de races en vogue dans la région
depuis le début du XXe
siècle…).
Rappelons que, sur ce champ des
recherches, ces dernières
années ont été marquées
notamment par les soutenances
de thèse de Henri Médard,
Croissance et crises de la royauté du
Buganda au XIXe siècle
(Paris 1, 9 février 2001)
et de Christine Deslaurier, Un
monde politique en mutation :
le Burundi à la veille
de l’indépendance
(1956-1961), (Paris 1, 21 octobre
2002), par la réédition
en 2003 aux Champs-Flammarion
et la traduction en anglais (Zone
books, New York) de la synthèse
de J .-P. Chrétien, L’Afrique
des Grands lacs. Deux mille ans
d’histoire (Aubier 2000),
et par de nombreuses autres publications
(voir sur les listes de travaux
du laboratoire).
Deux thèmes ont été particulièrement
fécond : il s’agit
de la relation entre histoire
de l’agriculture et de
la gestion de l’environnement
et démographie. Deux livres
ont été publiés
récemment (Christian Thibon,
Histoire démographique
du Burundi, Paris, Karthala.
2004, 436 p. Hubert Cochet, Crises
et révolutions agricoles
au Burundi, Paris, Karthala,
2001, 468 p.) Le nouveau jour
que ces deux ouvrages donnent
aux crises actuelles illustre
parfaitement la nécessité de
l’éloignement préalable
thématique et chronologique.
Profitant de l’attention
créée par l’épidémie
de Sida, une nouvelle dynamique
pour l’étude de
santé et de la démographie
de ces régions est en
cours.
Sur l’évolution
des monarchies, nous proposons,
en association avec des chercheurs
rwandais, une relecture du règne
du mwami Rwabugiri, au Rwanda
(deuxième moitié du
19e siècle), « cauchemar », « apogée » ou « mutation » ?
Les travaux sur l’histoire
des royaumes du Rwanda, du Burundi
et du Buganda avant la conquête
coloniale ont montré qu’entre
l’époque obscure
des fondations (15e-17e siècles)
et l’époque coloniale
qui ne débute en fait
qu’au début du 20e
siècle, des transformations
importantes d’ordre économique,
social et politique interviennent
au cours des 18e et 19e siècles
: les anciennes royautés « sacrées » sont
devenues des monarchies dotées
de systèmes de prestations,
d’administrations territoriales
et d’organisations militaires.
Sur le plan social le succès
même, sur les plans agronomique
et démographique, du système
agropastoral ébauché depuis
les débuts de notre ère
et transformé par les
apports « asiatiques » (vers
l’an 1000) et « américains » (à partir
surtout du 18e siècle),
débouche sur des tensions
foncières nouvelles opposant
deux logiques au Burundi et au
Rwanda, celle des terroirs à deux
ou trois saisons culturales et
celle des espaces herbagers (l’ancienne
complémentarité agriculture-élevage
voit se développer des
contradictions inédites).
Bref certains des aspects invoqués
dans les origines contemporaines
(modèles d’Etat
autoritaire, ethnicisation de
la société à partir
des anciennes catégories
claniques ou hyperclaniques)
se manifestent déjà avant
la colonisation. La part relative
de ces héritages et de
la gestion allemande puis belge
(bureaucratisation, racialisation)
reste à établir.
Au Burundi de nombreuses études
ont été menées
sur l’époque des
règnes de Ntare Rugamba
et de Mwezi Gisabo (fin 18e siècle
- début 20e siècle).
En revanche au Rwanda les règnes
de Mutara Rwogera et surtout
de Kigeri Rwabugiri (années
1830-1890) méritent une
relecture. Le débat a été ouvert
notamment par le dernier livre
de Jan Vansina, Le Rwanda ancien.
Le royaume nyiginya, Paris, Karthala,
2000 : l’époque
de Rwabugiri est-elle un « apogée » (vision
classique), un « cauchemar » (vision
de Jan Vansina) ou une période
de mutations ? Les travaux récents
sur la traite mènent à un
dilemme similaire quant au règne
de Muteesa (1856-1884) et celui
de Mwanga (1884-1899) au Buganda.
Une différence notable
est la division traditionnelle,
qui doit être remise en
cause, entre Muteesa paré de
toutes les qualités et
Mwanga de tous les défauts.
Nous comptons développer
ces recherches en association
avec des collègues des établissements
universitaires du Rwanda.
En ce qui concerne la problématique
de la « transmission » de
l’Etat colonial (voir ailleurs
la présentation de cet
axe de recherche), la moitié sud
de la région offre des
situations intéressantes
de transitions politiques permettant
d’analyser sur plusieurs
séquences les phénomènes
de transmission et de rupture
: passage des monarchies indépendantes
au contrôle allemand, passage
de la gestion allemande à la
gestion belge (le « Ruanda-Urundi »)
ou britannique (régions
de Bukoba, de Mwanza, de Kasulu
et de Kigoma en Tanzanie actuelle),
transitions des indépendances,
etc. Nous comptons travailler
notamment sur le vécu
inédit de la domination
coloniale à l’époque
allemande, sur la situation du
tournant de la Première
Guerre mondiale et du passage
aux Mandats de la SDN, enfin
sur la période de la décolonisation
et du début des indépendances
(notamment J.-P. Chrétien).
Il s’agit d’une histoire
de moyenne durée, celle
des héritages et des reconstructions
dans les rapports sociaux et
les logiques politiques et religieuses
dans la région des Grands
lacs aux 19e et 20e siècles.
Dans cette veine, en poursuivant
nos investigations jusqu’à la
période actuelle, on réfléchira à l’importance
des modèles hérités
de la colonisation et à leur
appropriation dans le contexte
des conflits récents des
Grands lacs. Par exemple, partant
du constat que depuis les indépendances
l’autorité de l’Etat
s’est trouvée représentée
presque uniquement par l’armée
dans la plupart des pays de la
région, on peut s’interroger
sur le rôle de l’institution
armée et d’une manière
générale des corps
armés (rébellions
comprises) comme moteurs de la
construction étatique
contemporaine. Au Burundi, au
Rwanda mais aussi en Ouganda
(travaux de S. Perrot), l’insertion
durable de militaires dans la
plupart des corps institutionnels
politiques et administratifs
(présidence, gouvernement,
justice, fonction publique…)
pose question, et le retour aux
origines de la formation des
armées permet d’ouvrir
quelques pistes pour la compréhension
du caractère construit
des cultures de la violence qui
s’y sont développées.
On peut ainsi se demander quelles
responsabilités exactes
portent les formateurs coloniaux,
les conseillers militaires de
coopération et les premiers
responsables de la défense
nationale dans la préparation
de l’armée régulière à jouer
le jeu des institutions démocratiques.
On peut aussi rechercher dans
les orientations coercitives
et répressives des différents
régimes coloniaux (au
cours desquels sont souvent apparus
les premiers prisonniers politiques
et d’opinion) celles qui
ont pu marquer, dès leur
naissance, les pratiques des
armées régulières
et plus tard des mouvements d’opposition
armés. Bref on cherche à saisir
comment certains héritages
coloniaux (ou même post-coloniaux,
si l’on songe par exemple à la
coopération militaire
française au Rwanda et
au Burundi et à ses apports
doctrinaux) se sont articulés
sur une accumulation de représentations
et de pratiques locales pour
fonder les caractéristiques
modernes des Etats de la région
(projet de C. Deslaurier sur
l’historicité des
institutions et des politiques
de défense au Burundi).
Notre stratégie consiste
aussi à briser les frontières
géographiques héritées
de la colonisation. Deux projets
jumeaux et complémentaires
débutent. La dimension
lacustre de l’Afrique des
Grand lacs doit lui être
rendue, dimension qui, malgré le
nom de cette région, a
toujours été occultée.
Cette lacune béante n’est
pas imputable aux sources, elles
sont abondantes, mais tout se
passe comme si les activités
propres aux rives des lacs, aux
vallées et aux marais étaient
marginalisées, devenant
littéralement invisibles.
Un premier projet consiste en
l’histoire du lac Victoria,
l’une des plus grandes étendues
d’eau douce du monde, source
du Nil Blanc (projet de H. Médard).
Le choix d’une aire géographique
permet, outre de suivre l’exemple
donné par l’école
des Annales, d’éviter
le piège des constructions
et des antagonismes ethniques
particulièrement virulents
dans cette région. Autour
du lac se dessinent des enjeux
liés au commerce, au transport,
aux frontières, à l’histoire
des techniques, à la guerre
navale, à l’hégémonie
politique, au mode de vie spécifique
aux rivages et aux îles, à la
pêche, à l’histoire
de l’alimentation, aux
migrations, à la construction étatique
et supra étatique, à l’identité et à la
religion. Tous ces éléments
sont inséparables de la
démographie, de la santé et
plus généralement
d’une histoire de l’environnement.
De par la nature des sources,
l’essentiel du travail
portera sur la 2e moitié du
XIXe et sur le XXe siècle
dans son ensemble. Ce projet
débute en 2005, il prévoit
une coopération européenne
incluant au moins l’Université de
Turin (Cecilia Pennaccini) et
l’Université d’Oxford
(Jan Georg Deutsch) et il devrait
mener à une conférence
internationale dans l’un
des trois pays et à une
publication collective.
Un autre projet est en cours
sur le Mont Elgon à la
frontière du Kenya et
de l’Ouganda, qui réunit
IRD, INED, Université Paris
I, Université de Bordeaux
III, Ifra-Nairobi, Université de
Makerere, et Université Kenyatta.
Il permet de mettre en lumière
les conflits ethniques des années
1960 et 1979 en Ouganda et ceux
des années 1990 au Kenya à la
fois dans les questions d’encadrement
territorial et de création
identitaire (le mont Elgon joue
un rôle clef dans la construction
d’un imaginaire de migration
racial à l’échelle
régionale), dans un contexte
d’histoire rurale, de front
pionnier, de création
de réserve forestières,
de cohabitation de soi-disant éleveurs
et d’agriculteurs dans
un contexte de densités
de population élevées,
de forte croissance démographique,
de révolution de la production
agricole et d’immatriculation
de terre (ces deux derniers projets
sont également en relation
avec l’axe 4).
La religion est un thème
important qui a déjà donné lieu à la
publication de plusieurs livres
par des membres du MALD et sur
lequel des thèses sont
actuellement en cours. L’Afrique
des Grands lacs a connu entre
les années 1890 et 1930
un des plus grand mouvement de
conversion du XXe siècle.
Le catholicisme et le protestantisme
jouent un rôle particulier
car l’Etat colonial et
même souvent post-colonial
abandonne une large partie de
ses prérogatives sociales
(la santé, l’éducation,
etc.) aux missions. La religion
a, dès ses origines, une
imbrication très forte
avec les régimes politiques,
soit en constituant le pilier
principal du pouvoir comme dans
les colonies belges, soit en
légitimant le pouvoir
ou en lui apportant la caution
morale indispensable à l’exercice
de l’autorité (ou
en s’en faisant le relais
auprès des populations
comme dans le cas du Rwanda entre
1960 et les années 1990),
soit encore en formant la colonne
vertébrale de l’affrontement
politique (en Ouganda). Il serait
néanmoins réducteur
de considérer les différentes
confessions religieuses comme
de simples instruments de la
domination coloniale, de la légitimation
des pouvoirs ou des factions
politiques. Elles ont aussi leur
propre but et leur propre stratégie.
L’Eglise est présente
dans la problématique
de la transmission de l’Etat
colonial, non seulement parce
qu’elle a dans certains
cas, appuyé les revendications
d’indépendance,
mais aussi parce qu’elle
a négocié, dans
cette phase critique, les conditions
ou les garanties de pérennité.
Le cas particulier du Rwanda
montre que l’Eglise catholique
a usé de son emprise sur
une élite qu’elle
avait formée et de son
enracinement dans les milieux
de paysans pour consolider sa
propre position par rapport aux
autres confessions et au pouvoir
politique lui-même. A cet égard,
le plus fascinant n’est
pas l’édification
et la multiplication des églises,
le rythme des conversions ou
la construction des écoles,
mais le parallélisme entre
le triomphe de la religion et
l’émergence d’une
culture de la haine et de la
violence, entre la pratique religieuse
et la pratique de la violence.
Sur ce plan deux projets sont
en cours. Il s’agit de
l’étude critique
du contenu du journal catholique
Kinyamateka, (périodique
fondé à Kabgayi
par les missionnaires de la Société des
Pères Blancs en 1933 et
publié encore aujourd’hui)
et des premières manifestations
de la haine raciale et de la
violence au Rwanda, avec une
attention particulière
sur la crise de 1963/64. Ces études
locales méritent un complément
par une approche régionale,
mais on comprendra mieux les
logiques et on décèlera
plus clairement les dynamiques
en cause en insérant cette
analyse de l’impact de
l’intrusion du christianisme
dans cette région du continent
noir dans l’histoire générale
de l’église et des
religions (programme de M. Kabanda).
Par ailleurs une thèse
est en cours sur l’Eglise
catholique de Belgique face au
Rwanda (Léon Saur).
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