Responsables: Richard Banégas, Pierre Boilley, Etienne Le Roy
Présentation de l'axe 3
Axe 3~1 : La transmission de l’Etat colonial en Afrique : Héritages et ruptures dans les pratiques et les technologies du pouvoir
Axe 3~5 : Histoire contemporaine (XIXe-XXe siècles) de la région des Grands lacs : environnements, sociétés, pouvoirs
Axe 3~6 : Migrations et diasporas africaines et non africaines en Afrique
Axe 3~7 : Politiques judiciaires et pratiques de médiation
 
Axe 3~1 : La transmission de l’Etat colonial en Afrique :
Héritages et ruptures dans les pratiques et les technologies du pouvoir
 Responsables : Pierre Boilley, Jean-Pierre Chrétien, Christine Deslaurier

 Présentation
Ce thème réunit plusieurs membres du laboratoire autour d’une réflexion commune sur les modalités pratiques de la transmission de l’Etat colonial en Afrique. Nous nous sommes attachés aux traces des cultures et des techniques administratives et politiques léguées par les colonisateurs à leurs successeurs au moment des transitions à l’indépendance.

Au cours d’une trentaine de séminaires de recherche, historiens, anthropologues, politologues et juristes ont pu croiser leurs interrogations. Ils ont aussi pu confronter leurs perspectives avec les regards portés par des invités, témoins de l’époque et acteurs de ces passations. Ces échanges fructueux ont permis au projet de progresser et peu à peu son appropriation par les chercheurs l’a transformé, au fil des séances organisées par le groupe constitué autour de cette problématique et des rencontres qui les ont ponctuées, régulièrement depuis 2002.

Le programme de recherche sur la transmission de l’Etat colonial en Afrique a été lancé à l’origine par un groupe de travail animé à partir de décembre 1997 par Daniel Rivet (Université Paris 1, MALD), Charles-Robert Ageron (IHTP) et Jean-Pierre Chrétien (CNRS, MALD). A partir de 2002, les séminaires de ce groupe qui se tenaient jusque là de manière irrégulière ont eu lieu à un rythme mensuel sous la co-direction de Jean-Pierre Chrétien (CNRS, MALD, Pierre Boilley (Université Paris 1, MALD) et Christine Deslaurier (chercheuse associée MALD, CEAN).

De nombreux chercheurs se sont penchés sur l’histoire des décolonisations africaines « par le haut », avec des résultats particulièrement probants. On connaît maintenant assez bien les processus généraux de l’accession à l’indépendance, les négociations, les crises, les accords qui ont marqué la phase de passation des pouvoirs et se sont conclus par et dans les politiques de coopération entre les nouveaux Etats indépendants africains et les anciennes métropoles coloniales. L’objectif de notre réflexion n’est donc pas d’affiner cette connaissance de la décolonisation par les sommets de la grande politique internationale ou de revenir sur son récit, descriptif ou interprétatif. Il s’agit plutôt de comprendre ce qui s’est passé au moment où la puissance coloniale a « remis les clefs » de la maison à une élite formée sous la colonisation et choisie ou imposée par les circonstances de l’époque. Pour mieux approcher ces situations de transmission des appareils étatiques, nous avons voulu déplacer le projecteur de la « grande » à la « micro » histoire afin d’atteindre les objectifs suivants :

 - Saisir l’ambiance historique dans laquelle s’est opérée la transmission, dans le contexte de la fin des années 1950 et du début des années 1960 qu’on a pu définir comme celui de « l’Etat colonial tardif » ; reconstituer l’état d’esprit des acteurs, européens et africains, dans une atmosphère de fin d’empire qui n’a pas la même coloration d’un cas concret de la décolonisation à l’autre ;
 - Faire l’inventaire des technologies du pouvoir léguées par les colonisateurs à leurs successeurs, de manière méthodique ou hâtive selon les cas, et saisir cette permanence d’une raison d’État jetant une passerelle entre les époques par-delà la coupure spectaculaire du passage aux indépendances ;
 - Repérer les traces de la culture d’État d’origine étrangère déposée ou projetée (dans quelle mesure ?) par les fonctionnaires coloniaux et suivre sa réappropriation, mimétique ou critique, par la première génération des responsables africains ;
 - A partir de là, comprendre la formation des États contemporains en Afrique, non comme un simple phénomène de greffe ou de rejet de l’État européocentré, mais comme un processus d’hybridation et de réinvention où jouent, s’affrontent et se combinent des logiques et des pratiques d’État de factures « indigène », coloniale et post-coloniale. Bref il s’agit de reconstituer la trajectoire d’Etats dans l’histoire plutôt que de penser l’État comme un théorème de science politique ne varietur, c’est-à-dire immuable et normatif.

Sur la base d’un tel questionnaire, on peut parvenir à une meilleure compréhension du fonctionnement des Etats africains post-coloniaux et de leur dynamique de destruction créatrice, et par-delà mieux saisir les processus de la construction étatique contemporaine. La perception de l’élaboration de repères administratifs et politiques dans le temps permet une analyse plus fine des transformations qu’ont subies les pratiques étatiques depuis le tournant des indépendances, des phénomènes de rejet qu’elles ont suscité ou des héritages qui se sont maintenus.

 Les travaux du groupe et ses perspectives
D’un point de vue méthodologique, ce projet sur la transmission de l’appareil d’Etat s’est développé par le biais d’un éclairage sur des situations singulières. Les études de cas ont été multipliées sur des secteurs spécifiques de l’activité étatique, comme les services de l’administration intérieure générale, de la diplomatie nationale, de l’armée par exemple ou avec la prise en compte de la gestion économique de l’Etat. Les évolutions actuelles en matière de déclassification des archives (s’expliquant surtout par la fin des périodes de latence imposées pour la lecture des documents contemporains) ont contribué à rendre possibles de telles approches.

Une idée porteuse a été de croiser les témoignages d’anciens fonctionnaires coloniaux, parfois devenus conseillers des nouveaux gouvernements indépendants, avec ceux de leurs héritiers africains, installés derrière leurs anciens bureaux. Cette mise en perspective des regards a été facilitée par une série d’initiatives mémorielles que de leurs côtés d’anciens administrateurs coloniaux ont lancées, à l’heure où la réflexion sur la colonisation et ses avatars tardifs reprend avec plus de sérénité mais non sans moins de vigueur qu’il y a quelques décennies. Prêts à témoigner sur « leur » colonisation, ces anciens commandants de cercles, diplomates ou magistrats, ont apporté aux débats du groupe de recherche une richesse des points de vue et de l’expérience que les archives ne compensent jamais qu’imparfaitement. Ils ont été plus faciles à contacter et à inviter que leurs successeurs africains, mais l’intérêt des témoignages de ces derniers est comparable, au moment où en Afrique aussi les célébrations de l’indépendance donnent lieu à un regain des enthousiasmes pour la mémoire de la colonisation et des hauts faits de la décolonisation.

Le groupe de recherche a maintenant pour objectif un colloque en février 2005 pour débattre de la portée de cette conjonction des intérêts scientifiques des historiens, des volontés récitatives et explicatives des témoins et des opportunités d’accès aux sources sur la compréhension des transmissions étatiques en Afrique. Il convient également de réfléchir aux motifs de cette conjonction actuelle dont l’identification porte aussi une dimension épistémologique intéressante.

Un autre objectif est d’affiner l’approche théorique de la problématique et d’améliorer sa méthodologie empirique en accueillant les démarches disciplinaires voisines et en intégrant leurs progrès récents. Dès son origine le groupe de travail sur la transmission de l’Etat colonial en Afrique a souhaité souligner que cette réflexion n’était pas l’apanage des seuls historiens. Des politologues, des anthropologues, des juristes ou des sociologues ont participé aux réunions du groupe ou se sont intéressés à ses travaux. Les vertus du partage des « boîtes à outil » méthodologiques et conceptuelles ne demandent plus à être démontrées, mais elles sont souvent inattendues. En particulier, le regard historique sur l’appareil d’Etat au moment de la bascule entre colonisation et indépendance rencontre les intérêts actuels des politistes qui portent attention à l’historicité des processus de construction et de consolidation des Etats africains « modernes ». L’approche essentiellement pragmatique des transitions institutionnelles privilégiée par le groupe entre ainsi en dialogue avec les théories des politologues sur les modèles de l’action publique et de la construction des Etats. La micro-histoire et l’intérêt renouvelé dans le champ historique pour le jeu des acteurs (interactionnisme) viennent nourrir par exemple les hypothèses du path dependency (dépendance au chemin) ou du néo-institutionnalisme développées dans les sciences à dominante politique. Mais inversement aussi les réflexions historiques s’enrichissent des cadres théoriques définis et qualifiés rigoureusement par les sciences politiques, grâce notamment aux méthodes comparatives qu’elles utilisent. Ainsi l’organisation d’un colloque faisant place à ces approches devrait modifier l’enveloppe conceptuelle du projet global. Son assise chronologique pourrait aussi s’élargir dans la mesure où les avatars contemporains de la gestion des transitions s’inscrivent dans le présent du continent africain, et même si la spécificité des transitions à l’indépendance demeure incontestable.

Sans bouleverser la physionomie générale du projet, le colloque prévu pour février 2005 sur « La transmission de l’Etat colonial en Afrique : héritages et ruptures dans les pratiques et les technologies du pouvoir » aura pour résultat une redéfinition des bases de travail du groupe de réflexion du MALD, constitué à l’heure actuelle d’un noyau d’une dizaine de chercheurs et de doctorants très impliqués dans la démarche, auquel s’ajoute plus d’une trentaine de participants réguliers aux séminaires. Il n’est pas organisé pour mettre un point final au projet, mais au contraire envisagé comme une réunion d’étape et de recadrage sur un programme qui a pris de l’élan depuis deux ans et qui est appelé à s’étoffer dans les prochaines années. Ceci n’exclut pas la publication d’actes, d’ores et déjà planifiée, à l’issue de cette réunion internationale.
 
 
 
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